Le bal des corneilles – Du noir corbeau au blanc de l’aubépine – Accompagner le deuil

Publié le 10 septembre 2021 - Au fil des saisons, Carnet d'humeur

« Vous avez mérité de voir et de vivre un peu plus de la magie de la vie. »

J’assiste ce matin, de ma terrasse en ville, à un drôle de manège ! Des corneilles volent dans les airs, criaillent, et se relaient sur le pignon de la toiture. Elles volent déterminées à déloger celle qui sont déjà installées. Etrangement, elles sont alignées et respectent le nombre impair, pour ce concert des corneilles. Elles rythment leurs cris par des hochements de tête. Je me demande bien ce que ces comportements signifient. Alors je cherche …

« La défense peut passer par des vols agressifs d’intimidation ou des combats, mais elle consiste le plus souvent en postures ritualisées, dites cawing-display ou bowing-display : la corneille hérisse les plumes de la tête et du corps ; la queue étalée et les ailes légèrement tendues, elle pousse une série de croassements en levant et en baissant tout l’avant du corps, tout en clignant des yeux »*

Elles réactivent nos peurs profondes de la mort, et l’expérience du deuil

Je filme ce spectacle impressionnant, voire inquiétant. J’ai en tête le film d’Hitchkok, et la bande son qui résonnait dans mon lit, alors que ma mère était confortablement installée à côté, devant son écran de télé. J’imaginais les scènes, je me recroquevillais pour me protéger, et j’essayais péniblement de trouver le sommeil. Lorsque le suspens était à son comble, et insupportable, je trouvais le moyen de me lever, de passer devant l’écran, et d’y jeter un coup d’oeil, pour aller aux toilettes, faire pipi, et exorciser mes peurs. Cela avait le don d’agacer ma mère !

Le dernier rassemblement de Corneille, dont nous avons été témoins dans notre quartier, s’est passé pendant le premier confinement, et a révélè la présence d’un cadavre, sous la table d’une terrasse. Le corps d’une femme sans vie, cachée ici par son conjoint, coupable d’homicide involontaire ou volontaire ? Et là, ce n’est plus derrière l’écran. C’est la triste réalité de la misère humaine, qui nous renvoie vers Abel et Cain, le premier crime de l’humanité, mais aussi l’enseignement des premiers rituels funéraires.

« Sa passion le porta à tuer son frère ; il le tua donc et se trouva alors au nombre des perdants. Dieu envoya un corbeau qui se mit à gratter la terre pour lui montrer comment cacher le cadavre de son frère. Il dit : « Malheur à moi ! Suis-je incapable d’être comme ce corbeau et de cacher le cadavre de mon frère ? » – Il se trouva alors au nombre de ceux qui se repentent – Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d’Israël : « Celui qui a tué un homme qui lui-même n’a pas tué, ou qui n’a pas commis de violence sur la terre; est considéré comme s’il avait tué tous les hommes ; et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes« . » Coran, sourate5, verset 28

L’expérience du deuil, de la maladie nous ramène au caractère éphémère de la vie, à l’intemportalité, au mystère de l’après. Nous ne savons plus vivre ces passages, ces épreuves, et nous préférons les éviter, les contourner. Sauf quand elles s’imposent brutalement à nous. Nous nous y confrontons du mieux qu’on peut. Mais parfois, le corps s’emballe, installe une hypervigilance, déclenche des insomnies et des anxiétés à répétition. C’est alors qu’on prend conscience de nos peurs profondes de la fin, de la temporalité, des limites. Le regret de ne pas avoir sû dire je t’aime, de ne pas avoir assez donné, de ne pas avoir assez oeuvré. Le risque est de rester tourner vers le passé, dans l’amour qui nous a lié au disparu, et de créer des points de bloquage. L’enclenchement d’un cercle vicié de culpabilité, nous empêchant d’avancer. Le deuil nous renvoie à nos vulnérabilités, et nous fait prendre conscience de notre impuissance.

C’est comme si on plongeait dans le vide abyssal du plumage noir du corbeau et de la corneille, qui laisse en nous, une souffrance du cœur physique et émotionnel.

Le Corbeau a la couleur du vide, ce grand trou noir de l’espace qui détient toute l’énergie de la force créatrice. Dans les enseignements autochtones, le noir représente bien des choses, mais non le mal. Le noir peut exprimer la quête de réponses, le vide ou la voie du spirituel, du non-physique. Le bleu-noir du Corbeau, son iridescence, évoquent la magie de la noirceur qui, en opérant une transformation des formes et des contours, engendre l’éveil. Le Corbeau est le gardien des rituels de magie ainsi que de la guérison in absentia. Dans tout cercle de guérison, le Corbeau est présent. Ce grand oiseau noir guide la magie de la guérison ; il dirige le changement de conscience qui amènera une nouvelle réalité et qui fera disparaître le « mal-aise » ou la maladie. Il va cueillir, dans le vide du Grand Mystère et dans la corne d’abondance, un nouvel état de santé.

C’est alors qu’il faut du soutien, des « tuteurs » avant de pouvoir cueillir les fruits et la renaissance. Pour apaiser les cœurs fatigués, faire circuler l’énergie vitale, les fleurs blanches d’aubépine nous aident à retrouver l‘innocence et la tranquillité de notre enfance. Celle ou rien ne peut nous arriver. Un sentiment de sécurité, comme lovés et bercés par le liquide amniotique du ventre de nos mamans. Un baume du cœur, une oxygénation des cellules, une fluidification des liquides vitaux. Un antioxydant, un relaxant des battements cardiaques palpitants. Quand le cœur s’apaise, le corps se relâche. Il retrouve sa capacité à résonner, à vibrer, à créer.

En plongeant son regard dans le vide sidéral de l’espace et de l’univers, on y découvre des étoiles, des voies lactées, des couleurs indéfinissables. Des lumières incandescentes, des comètes, des astéroïdes, des météorites. Une diversité si souvent oubliée. Il suffit de lever le nez au ciel, pour s’en émerveiller ! La couleur noire absorbe la lumière et révèle l’intensité de la vie. Elle rappelle aux vivants de vivre pleinement dans l’instant présent. De savourer chaque moment, et d’inonder l’espace, de gratitude pour chaque occasion d’oeuvrer encore. Progressivement, la confrontation à la mort devient l’opportunité de se transformer, de renaître, et de remercier. Notre vision s’élargit et nous aide à déployer nos aîles, pour un nouvel envol ! C’est le temps d’envisager une nouvelle forme d’existence ou d’expression.

Sources d’inspiration : Geo – luminessens.org : marzluff – Gilles Wurtz, auteur de Chamanisme celtique, Animaux sauvages et mythiques de nos terres – Wikipedia : en) C.J. Franklin Coombs, The Crows: a study of the Corvids of Europe