La conteuse des « mauvaises herbes »

Publié le 4 mai 2021 - Carnet d'humeur

Depuis quelque temps, mon passé se rappelle à moi. D’abord, sur cette émission diffusée par France Culture, sur Fernand Deligny. Ensuite, sur le tedex partagé de Charles Rojzman, sur la violence et les conflits. Je me suis confrontée à pas mal d’incompréhension et de portes fermées, suite à des choix et des décisions personnelles ou professionnelles. Ces conflits ont été plus intérieurs chez moi, qu’exprimés à l’extérieur. J’ai refoulé pas mal d’émotions, et regretté souvent, de ne pas avoir de réaction spontanée. Mais cela à cultivé ma différence, mon indépendance, et la cohérence dans mon chemin. Dans les jardins familiaux que j’occupais, les terrains étaient nus, ou paillés, cultivés au cordeau. Aucune mauvais herbe ne dépassait. Hélas, j’avais peu de temps, à consacrer au jardinage. Et quand j’arrivais dans ma parcelle, j’entendais les réflexions « tu cultives les mauvaises herbes », ou je percevais les regards réprobateurs. La différence fait toujours peur. Elle remet en cause la norme. Du coup, elle entraine des mécanismes de marginalisation. Je n’enlève pas ma part de responsabilité dans le respect des règles et des conventions. Mais c’est ainsi que j’ai décidé, de me défaire des cadres, et d’aller jardiner les mauvaises herbes, dans les parc publics environnants. Dans cette nature semi sauvage, je suis devenue cueilleuse, pour mon plaisir personnel. Et conteuse de mauvaises herbes, pour réhabiliter leur valeur.

Il faut croire que mon parcours de vie m’amène toujours à m’intéresser à ce qu’on ne voit pas, ou qu’on entend pas. Mettre en lumière les potentiels, les compétences, et les savoir faire. Dépasser les masques de violence, de défense, pour oser regarder la personne qui se cache derrière. Un peu comme l’ortie. Dépasser sa peur de l’autre, parce qu’il pique. Pour passer de la complexité, de l’étrange, à la simplicité, il faut oser la sincérité. Et pour cela, il faut de la sécurité. Dans mes accompagnements, j’aime mettre en conscience cette brêche, qui permet de laisser passer la lumière, d’éclairer l’intérieur, et plus tard, de rayonner à l’extérieur.

Educateurs dans les quartiers, notre mission était de travailler avec les jeunes, pour prévenir les actes délinquants, et la marginalisation de cette population. Nos actions, étaient d’aller vers ceux qui « tiennent les murs » du quartier, qui occupent les cages d’escalier, et imposent leurs règles. Des règles qui impliquent souvent des incivilités, des insultes, pour ancrer un sentiment d’insécurité, et générer la peur. Pour les rencontrer, il fallait déjà apprendre à les connaître. Et partir de l’idée, qu’ils sont plein de potentialité au delà du masque. Il fallait nous mêmes, aller à leur rencontre, en dépassant nos propres peurs, nos propres représentations, nos préjugés. S’apprivoiser mutuellement. Nous savions et acceptions d’être regardés par eux, comme des ennemis potentiels, ou des dangers pour leurs habitudes de vie. Nous recevions des regards de mépris, parfois des violences physiques, ou des dégradations sur notre matériel ( vol, crevaison de pneus…). C’était un mode d’expression, de menaces, ou d’exclusion… souvent d’appel au secours. Ils nous rappelaient sans cesse, nos privilèges, d’être bien nés, au bon endroit. De n’avoir jamais manqué. D’être payés pour les rencontrer, et de rentrer paisiblement dans nos maisons, alors qu’eux continuaient à vivre sur le quartier.

En fait, ils étaient le miroir de nos propres souffrances, de nos propres blessures. Pendant longtemps, j’ai voulu nier cette violence, cette part sauvage en moi. Et pourtant, nous avons tous des aiguillons, pour piquer nos voisins. Ils peuvent passer inaperçus socialement, et pourtant ils ne sont pas moins humiliants. Reconnaitre ses parts d’ombre, observer ses comportements de défense, d’attaque, permet de mieux comprendre l’impact que nous avons sur les autres. Vouloir à tout prix sauver l’autre, sans le reconnaître, et le laisser faire ses expériences, peut être tout à fait délétaire. Imposer un point de vue, sans écouter les réalités de l’autre, n’en est pas moins violent. Harceler, pour décourager. Appuyer sur la fragilité, la part dévalorisée, pour asseoir ses privilèges, et écarter l’autre, n’en est pas moins révoltant ! Nous faisons tous partie de systèmes relationnels, dans lesquels certains se posent en victime, et d’autres en boureau. Pour sortir de ces jeux, il serait intéressant d’en comprendre les enjeux ! Et de prendre la responsabilité de s’en écarter. Tout un chemin de bienveillance et d’amour pour soi.

Certains jeunes saisissaient la main tendue. D’autres crachaient dedans. D’autres la manipulaient, pour avoir la paix. C’était un jeu de rôle incessant. Dans lesquels nous étions les acteurs pricnipaux. Avec cette naïveté, voire cet orgueil, de pouvoir changer les choses. Avec l’espoir de transformer le regard de la société sur eux, et de leur apporter une sécurité, pour qu’ils puissent s’épanouir. Nous avons versé des larmes ensemble, nous avons ri, nous avons dansé, nous avons mangé. Nous avons réparé des vélos, pour les envoyer au Sénégal. Ils ont ouverts leurs portes, leurs cœurs, leurs maisons. Ils nous ont ramené auprès de leur mère, ou de leur père, en souffrance. Ils nous ont demandé du soutien, pour leur santé, dans leur précarité. J’ai tellement appris avec eux ! Et aujourd’hui, je leur dis MERCI ;

Ils sont comme ces arbres, déracinés, mais déterminés à vivre, et à s’épanouir. Certains ont pris 20 ans de prison. D’autres, ont connu le suicide ou le naufrage de leur parent. Certains, analphabètes, ont repris le chemin des études, travaillent, et donnent à leur tour. Ils ont des bosses, des cicatrices, des hématomes. Mais ils ont réussi à sortir de la misère sociale dans laquelle ils étaient enfermés ! Ils sont déterminés à avancer. Résilients. Et nous prouvent aujourd’hui, que nous avions raison de croire en eux, et en leur compétences. Certaines de ces « mauvaise herbes » des quartiers, sont devenues de belles pousses, et de grands arbres dans notre société. Ils s’investissent avec détermination, dans des projets de transformation. A travers le sport, les arts, le jardinage, la beauté, le bien-être, ils font fleurir leurs passions, et rayonnent. Laissons les nous inspirer !

Dans la nature, on observe combien les systèmes de collaboration, de symbiose, et de coopération sont important. Une forêt saine, est une forêt avec des espèces diversifiées. L’hêtre ne permet ni aux ronces, ni au gui, de s’installer dans sa proximité. L’érable a comme stratégie, de faire voler au vent son fruit ailé, pour qu’il puisse s’installer un peu plus loin. Alors que le chataignier, hébergeur solidaire, a des rejetons pleins les pieds. Il assure sa continuité. Tous ces mécanismes, impliquent des zones de conflits, de frictions, des enjeux de place, de lumière ou d’ombre. Qui ne se finissent pas forcément en zone de violence, et de non droit ! Car chacun a trouvé sa place, reconnaît ses qualités et ses faiblesse, agit en complémentarité avec les autres !!! Alors s’installe durablement, l’ équilibre et l’harmonie.